Une génération sacrifiée

Le Covid n’aura pas changé la vision agiste de notre société. La mort est devenue une statistique, elle n’a plus de visage humain, pas qu’elle en eut véritablement un avant, mais cette crise sanitaire a accentué l’indignité de l’accompagnement de la mort pour les personnes âgées en EHPAD.

Ils ne sont plus une histoire de vie qui disparait, ils sont un mort du Covid. Enfants et proches perdent leur statut, les soignants sont traumatisés, les personnes âgées sont devenues un chiffre de plus dans la conférence de presse - qu’on se le dise la mort est "covidienne". Mourir évidemment signifie avoir vécu. Pour autant, comment notre société appréhende-t-elle la mort ? Envisage-t-elle l’accompagnement dans la dignité des personnes âgées en fin de vie, d’autant plus avec cette pandémie ? Mourir dans la dignité, ce n’est pas mourir seul, enfermé dans sa chambre d’EHPAD ou d’hôpital, sans que vos proches ne puissent venir vous voir. Mourir dans la dignité, c’est pouvoir vous rassurer d’un regard de l’autre, d’une main, ce n’est pas s’entendre dire :


" Vous verrez votre père ou votre mère au dernier moment "

Deviendriez-vous subitement quelqu’un parce que vous êtes en train de mourir ? Étiez-vous des riens avant cela ? Non ! Mais quelle est cette gestion où les règles sanitaires strictes se substituent à l’humain ? Le deuil est un véritable chemin, tortueux, souvent escarpé, où les émotions se mêlent, mais s’il existe cette expression « faire son deuil », c’est bien qu’en chacun de nous, avec nos propres ressentis et histoires, il nous faut du temps pour vivre avec le décès d’un proche. Pour autant comment toutes les familles, qui ont perdu un proche en EHPAD dans le contexte de la pandémie, vont-elles pouvoir commencer à faire leur travail de deuil ? Ne pas pouvoir assister aux derniers moments de vie, ne pas pouvoir être présent à la mise en bière, ne pas pouvoir tout simplement être là restera à mon sens un choc traumatique puissant, en ayant gravé dans le marbre une forme d’injustice indigne. Quant aux soignants, lorsque vous ne pouvez pas accompagner correctement une personne en fin de vie, quand une toilette mortuaire - forme de dernier adieu à celui ou celle dont ils s’occupent depuis des années - n’est pas autorisée, s’est-on posé la question de ce qu’ils vivent ? Le traumatisme arrive comme un tsunami, il engloutit tout sur son passage, et même des vocations pour certains. Néanmoins, il ne faut pas oublier que dans ces drames, il y a des responsables. En France, il n’est point de besoin de revenir sur les injonctions contradictoires de nos gouvernants. Souvenez-vous de Rungis qui louait la mise à disposition de ses chambres froides pour entasser les cercueils. La mort en est réduite à un business, au diable le chagrin. Et en Europe qu’en est-il ? La même chose. Souvenez-vous des camions militaires devenus corbillards en Italie, souvenez-vous de l’armée envoyée dans des EHPAD en Espagne, comme en Belgique d’ailleurs. Les personnes âgées ont été les grands oubliés de cette pandémie, et nos dirigeants européens n’ont pas su protéger ce triptyque essentiel qui base la vie en Ehpad, les résidents, les familles et l’ensemble du personnel. En ce sens, je demande instamment une commission d’enquête au niveau du Parlement européen. Nous le devons aux ainés comme nous devons la vérité aux familles et aux soignants. Être victime d’une pandémie est une chose, être victime d’une maltraitance institutionnelle en est une autre. Les responsabilités de certains doivent être dites et assumées. Ce n’est qu’ainsi que le travail de deuil pourra débuter... J’ai un rêve, qu’un jour il existe une société protectrice des ainés, et ce n’est que parce que nous regarderons celles et ceux qui sont là juste à côté de nous, que nos regards changeront. Les EHPAD devraient être des lieux de vie, ils sont devenus dans le plus grand silence de la mort, des lieux où les libertés fondamentales ont été piétinées.


Anne-Sophie Pelletier